14-18 ans, en rupture, en binôme avec un inconnu : qui sont ces jeunes que le chemin remet debout

Jeune marcheur en binôme sur le chemin de Saint-Jacques, sac au dos, dispositif de réinsertion par la marche

Elle a chaussé ses premières bottes à l’âge où d’autres passent le bac. L* venait du Pas-de-Calais, portait cent kilos sur la balance, et ne croyait à rien. Pas à sa force, pas à son avenir, pas au fait qu’on puisse vouloir du bien sans en demander le prix. « Moi, avec mes cent kilos, ma force mentale de mouche ? » C’est ainsi qu’elle raconte son départ, dans le témoignage que l’association Seuil a recueilli. Trois mois plus tard, elle avait traversé la France et l’Espagne à pied, en binôme avec un adulte qu’elle ne connaissait pas.

Pourquoi le chemin accepte ceux que l’école et la famille ont lâchés

Seuil, association installée au 4 rue Clémence Isaure à Toulouse, métro Esquirol, ouverture lundi au vendredi de 14h à 17h, propose chaque année à une soixantaine de filles et garçons de 14 à 18 ans de marcher vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ce n’est pas une colonie de vacances. Les jeunes accueillis sont souvent en rupture scolaire ou sociale, parfois sortant de prison. L* était suivie par une éducatrice ASE. Son témoignage est sans fard : « Avant la marche, je me sentais vide, très triste. » Elle ajoute : « J’habitais chez ma mère. Elle me voulait du mal. »

Le dispositif repose sur un principe simple et exigeant : chaque jeune marche seul, en binôme avec un adulte qui l’accompagne. Pas de groupe, pas de cohorte. Juste deux personnes, jour après jour, sur des centaines de kilomètres. L’objectif affiché est triple : reprendre confiance, se dépasser, imaginer un avenir. Ce sont des mots qu’on lit souvent dans les brochures. Sur le terrain, ils se traduisent autrement, par le poids du sac, la douleur des ampoules, le silence des matins d’étape, la nécessité de trouver où dormir.

Trois mois où le corps parle avant les mots

Le chemin de Saint-Jacques connaît une fréquentation massive : 530 998 pèlerins accueillis à l’arrivée en Galice en 2025. Dans cette foule, les binômes Seuil passent inaperçus. Pourtant, ils fonctionnent à contre-courant. Le pèlerin lambda choisit son départ, son rythme, ses compagnons de route. Le jeune Seuil n’a choisi que d’accepter, ou de refuser. L’adulte qui l’accompagne n’est ni parent ni professeur. Il n’a pas d’autorité institutionnelle, juste la constance de sa présence à chaque kilomètre.

Cette relation asymétrique est le cœur du dispositif. L’adulte sait marcher, connaît les gîtes, lit la carte. Le jeune sait autre chose, souvent la survie, la méfiance, l’habitude de l’échec. Le chemin les met en situation d’équivalence temporaire. Quand les deux peinent dans une montée, la hiérarchie des âges et des statuts s’efface devant la pente.

Le podcast « Ma longue marche » a suivi l’un de ces parcours : Idan, 15 ans, accompagné par Seuil. Le format audio, diffusé sur les réseaux de l’association, laisse entendre ce que les bilans chiffrés taisent, la respiration dans les côtes, les silences chargés, les phrases qui sortent après des heures de marche sans autre occupation que de mettre un pied devant l’autre.

Que reste-t-il quand la compostela est rangée ?

Le dispositif Seuil pose une question que le pèlerinage contemporain évite souvent : le chemin mène-t-il quelque part, ou suffit-il d’avoir marché ? Les jeunes en rupture n’ont pas le luxe de la métaphore. Ils doivent, au retour, retrouver un logement, une formation, une relation aux adultes qui ne soit pas celle du désespoir ou de la fuite. L* avait 18 ans au départ. Elle était majeure, presque hors du dispositif de protection. Le chemin lui a offert une parenthèse dont la durée était connue d’avance : trois mois, ni plus ni moins.

L’association, contactable à ses horaires fixés, ne promet pas de miracles. Elle propose une structure, binôme, itinéraire, hébergement, à des jeunes que les structures ordinaires n’ont pas retenus. Le succès ne se mesure pas au nombre de compostelas obtenus. Il se mesure à ce que le jeune est capable de dire de lui-même après, et à ce qu’il ose entreprendre.

L* a dit : « Moi, avec mes cent kilos, ma force mentale de mouche ? » Elle a marché quand même. C’est peut-être cela que le chemin remet debout, pas la certitude d’arriver, mais la possibilité de continuer malgré le diction qu’on se tient sur soi-même.

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